Wal-Mart - La madame est-elle consciente?
Modèle économique admiré par les uns, géant amoral exécré par les autres, la plus grande chaîne de magasins à rabais au monde a visiblement un problème avec l’unanimité...
C’est officiel. Il y aura un Wal-Mart à Sainte-Agathe-des-Monts. Après celui de Saint-Jérôme et de Lachute, c’est le troisième magasin que le géant des « bas prix de tous les jours » ouvrira dans les Laurentides. Malgré une certaine inquiétude de la part des commerçants du coin, le président de la chambre de commerce de la ville, Daniel Desjardins, est optimiste. « Dans la position dans laquelle nous sommes, dit-il, j’aime mieux avoir un Wal-Mart à Sainte-Agathe que dans une ville environnante. » Son enthousiasme, il le tient d’une étude d’impact qui avance que l’arrivée d’un Wal-Mart dans une municipalité d’environ 10 000 habitants ferait bondir de 21% le chiffre d’affaires des commerces situés dans un rayon de 0 à 10 km. En contrepartie, dans un rayon de 10 à 20 km, les commerces connaîtraient plutôt une baisse de 25% de leurs revenus. La belle affaire.
Qu’en pensent les élus locaux? Le maire de Sainte-Agathe-des-Monts, Laurent Paquette, avoue ne pas être un fidèle client de la multinationale, même si sa ville dépensera 1 million de $ pour construire une route menant au méga magasin. « Personnellement, je n’y vais pas, avoue-t-il. Pas plus que je ne vais chez Costco. Je pense que nos achats doivent refléter nos valeurs. Comme consommateur, je décide d’aller en premier lieu chez des marchands indépendants. » Malgré ses convictions, c’est aussi pour réduire les « fuites économiques » (les consommateurs qui magasinent à l’extérieur de la ville) qu’il est allé de l’avant avec l’offre de Wal-Mart. « On fait le pari que nos commerçants indépendants profiteront de l’achalandage créé par l’arrivée du magasin. »
Le député péquiste de Bertrand, Claude Cousineau, se montre pour sa part critique : « Nous sommes dans un système capitaliste où le gros écrase le petit. [Wal-Mart] est un géant mondial qui fait 10 milliards de $ de profits par année et qui n’est pas capable de payer ses employés. Une entreprise qui conteste les droits d’accréditation syndicale, qui menace indirectement ses employés et qui ne négocie pas de bonne foi, moi je ne mettrai pas les pieds là. »
Wal-Mart le conquérant…
Sainte-Agathe-des-Monts, avec ses quelque 9000 habitants, n’est pas la seule ville de petite taille à être dans la mire du Godzilla du commerce de détail. Cowansville (environ 12 000 habitants) a son Wal-Mart. Lac-Mégantic (6000 âmes) vient d’accueillir le sien. Des projets sont présentement en cours pour l’ouverture de magasins Wal-Mart à Saint-Georges-de-Beauce et à Matane. Il y a quelques mois, le porte-parole canadien de Wal-Mart Andrew Pelletier soutenait que plus de 90 municipalités au pays avaient fait pression pour attirer la multinationale chez elles. Le géant semble poursuivre au Québec la stratégie qui a fait son succès aux États-unis : conquérir l’ensemble du territoire, petite ville par petite ville.
Un peu d’histoire…
L’épopée Wal-Mart commence en 1962, alors que le premier magasin de la chaîne ouvre à Rogers (Arkansas). L’entreprise familiale fondée par Sam Walton a par la suite poursuivi son expansion jusqu’à devenir la plus grosse compagnie au monde. Aujourd’hui, la « machine » Wal-Mart a un chiffre d’affaires annuel dépassant les 250 milliards de $, opère plus de 5000 magasins dans 10 pays, emploie environ 1,6 million d’« associés » et accueille 138 millions de clients chaque semaine.
Profitant de l’avidité des consommateurs, qui veulent des produits toujours moins chers, le géant du détail ne se garde qu’une mince marge de profits sur chaque article vendu et coupe au maximum ses dépenses d’exploitation. Les économies ainsi réalisées viennent faire baisser le coût des marchandises, tous les jours. Ainsi, Wal-Mart s’installe le plus souvent en périphérie des villes, là où les terrains sont moins coûteux (favorisant du même coup l’utilisation de la voiture). La compagnie investit peu en publicité et ne fait aucun effort pour rendre ses magasins visuellement attrayants. Elle négocie en outre férocement avec ses fournisseurs locaux en plus de faire fabriquer une bonne partie de ses produits dans des pays où la main-d’œuvre bosse ferme pour une bouchée de pain (Chine, Mexique, etc.). Ouvertement antisyndicale, Wal-Mart offre à ses « associés » des salaires médiocres, peu d’avancement (elle est d’ailleurs accusée de discrimination envers les femmes aux Etats-Unis). Toutes ces mesures existent parce que chez Wal-Mart, « le client passe avant tout »… Le consommateur est roi. Wal-Mart n’est qu’une opportuniste qui sait lui donner ce qu’il désire. Même s’il faut pour ce faire tordre un peu sa bonne conscience…
Wal-Mart n’est évidemment pas la seule chaîne de magasins grandes surfaces à faire preuve d’une éthique élastique pour séduire sa clientèle. Cependant, puisqu’elle est la plus puissante, elle dicte le développement de l’ensemble de l’industrie du commerce de détail.
Un succès économique
Sur le plan strictement économique, Wal-Mart est un succès. En première position du palmarès FORTUNE 500 depuis 2003, le magazine a aussi nommé Wal-Mart « compagnie la plus admirée » en 2003 et en 2004. Selon plusieurs économistes, le modèle Wal-Mart serait sain pour les fournisseurs puisqu’il les forcerait à améliorer leur productivité (quitte à délocaliser leurs employés, par exemple). Ce modèle serait aussi sain pour les « associés » puisque Wal-Mart fournit des emplois à bon nombre d’immigrants, qui ont souvent des difficultés à intégrer le marché du travail. Par ailleurs, une étude du chercheur Jim Simmons de l’Université Ryerson (Toronto) prouve que l’arrivée d’un Wal-Mart est bénéfique pour l’économie d’une région. Que le géant ne fait pas, comme le veut la croyance populaire, mourir les « petits ». Malgré tous ces bons points, et la récente fermeture du magasin syndiqué de Jonquière n’est pas étrangère à ceci, le mouvement anti-Wal-Mart n’a jamais semblé aussi virulent au sein de la population.
Un échec éthique
Bernard Landry déclare publiquement qu’il boycottera Wal-Mart. L’animateur de Tout le monde en parle Guy A. Lepage fait retirer les DVD d’Un gars, une fille des tablettes des magasins Wal-Mart. Des appels au boycott sont lancés régulièrement. Chez nos voisins du Sud, la ville de New York a récemment dit « non » à Wal-Mart, tout comme des dizaines de municipalités américaines recensées sur le site d’Al Norman (surnommé le gourou du mouvement anti-Wal-Mart). [www.sprawl-busters.com]
Mais pourquoi tant de haine envers ce commerce chéri des économistes? Michel Venne, chroniqueur au Devoir, évoque l’amoralité du colosse de Bentonville. « Wal-Mart est l’incarnation concrète de la mondialisation néoconservatrice et anarchique tant redoutée », écrit-il. Voilà peut-être ce qui chicote bon nombre d’opposants à Wal-Mart. C’est qu’en achetant au royaume des bas prix, le consommateur devient en quelque sorte complice d’une forme de mondialisation que, souvent, il n’endosse pas.
On a beau dire que le modèle Wal-Mart permet à plusieurs familles moins nanties de réaliser des économies qui leur permettront de boucler leur budget, mais si Wal-Mart a réussi à devenir la compagnie la plus riche au monde, ce n’est certainement pas dû uniquement aux dépenses des familles pauvres... Il y a, dans le lot, bon nombre de consommateurs qui ont les moyens d’acheter plus équitablement. Mais qui, par individualisme ou inconscience, s’en fichent éperdument. Or, ceux-là ne devraient en aucun cas se permettre de déplorer les difficultés que connaît actuellement le secteur manufacturier au Québec (on n’a qu’à penser aux récentes fermetures des usines de textiles de Huntingdon). Certes, la situation n’est pas entièrement imputable à Wal-Mart. Mais une chose est sûre : Wal-Mart ne fait pas non plus partie de la solution…
Wal-martisation du Québec
Pour l’instant, Wal-Mart est moins enracinée au Québec qu’elle ne l’est aux États-unis. Par exemple, on ne trouve pas ici de Wal-Mart Supercenters, qui vendent autant des magnétoscopes que des produits alimentaires. Mais ça ne saurait tarder. Parce que Wal-Mart continuera son expansion, ira afficher ses joyeux bas prix aux quatre coins de la belle province et deviendra bientôt aussi omniprésent qu’incontournable.
Mais puisque acheter, c’est voter, la wal-martisation du Québec est aussi un choix collectif. À Sainte-Agathe-des-Monts, il y a déjà le maire, le député et tous les signataires de la pétition contre Wal-Mart qui circule présentement qui ne compteront pas parmi la clientèle du géant américain. Ceux-là préfèrent soutenir l’économie locale et consommer de façon plus responsable. Combien feront de même? Voilà une donnée qui pourrait peut-être faire mentir même les études d’impact les plus optimistes. Une histoire à suivre…
-Texte paru dans le journal Accès-Laurentides le 24 mars 2005.
Voir aussi:
Al Norman, chasseur de Wal-Mart
© Steve Proulx, 2005
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En passant, Ste-Agathe n'est pas le deuxième wal-mart dans les laurentides; il y en a un à Lachute depuis un bon 5 ans.
Rédigé par: Éric | le 02/05/2006 à 13:34