John de Graaf > Perdre sa vie à la gagner
Dans l’imaginaire collectif, les producteurs télé sont vus comme des
êtres tyranniques, roulant en voiture de luxe, un cellulaire greffé à
l’oreille... C’est un cliché gros comme le bras, bien sûr. Mais l’on
s’imagine mal un producteur télé aux tendances de gauche, écolo, adepte
de la simplicité volontaire et plutôt anti-capitaliste. C’est pourtant
ce genre de producteur qu’est John de Graaf. Résidant à Seattle
(Oregon), il a produit, en 1996, un documentaire-choc exposant avec
aplomb et dérision une épidémie qui balaie actuellement l’Amérique : la
rage de consommer (Affluenza). Diffusé sur la chaîne PBS et vu par
quelque 15 millions de téléspectateurs, le documentaire a connu un tel
succès que John de Graaf en a produit une suite, deux ans plus tard
(Escaping from Affluenza).
Selon le producteur activiste, cette rage de consommer (affluenza, en anglais) est le pire fléau de notre ère. Notre surconsommation sans bornes épuise nos ressources naturelles et pollue l’environnement. Mais il y a plus, elle nous entraînerait dans un cercle des plus vicieux. Pour John de Graaf, les gens travaillent de plus longues heures afin de pouvoir gagner un salaire qui leur permettra d’acquérir des objets sensés améliorer leur qualité de vie ; une qualité de vie dont ils n’ont pas le temps de profiter parce qu’ils travaillent trop… Ce non-sens est à la base des réflexions de M. de Graaf, qui a co-écrit un livre à propos de cette épidémie de surconsommation. Celui-ci, récemment traduit en français sous le titre « J’achète » (Fides), permet à de Graaf et à ses comparses David Wann et Thomas Taylor de se moquer du mode de vie américain, malgré ses bien tristes conséquences… Entrevue avec John de Graaf.
Quel est votre cheminement en tant qu’activiste et comment avez-vous découvert cette terrible maladie que l’on appelle l’affluenza (la rage de consommer)?
Depuis les années 70, j’ai été engagé dans de nombreuses causes environnementales. Mais au cours des dernières années, mon activisme s’est surtout manifesté à travers mes productions télévisuelles. J’ai produit un film à propos de la surcharge de travail aux États-Unis (Running Out of Time). Vicki Robin, qui a écrit Your Money or Your Life, a vu le film, m’a pressé de faire un documentaire sur la surconsommation et m’a aidé à trouver le soutien financier. Originellement, il n’était pas intitulé Affluenza. C’est lorsque j’ai lu le mot dans un article que j’ai trouvé qu’il ferait un excellent titre. Si je n’ai pas inventé le terme « affluenza » (une contraction des mots « affluence » (abondance) et « influenza » (la grippe)), je peux toutefois dire que je l’ai popularisé. À ce que j’en sais, ce mot existe depuis les années 50, mais n’a jamais réellement trouvé une place dans le vocabulaire usuel avant la télédiffusion de mon documentaire. « Affluenza » traduit l’idée d’un virus de la surconsommation. Ce n’est pas une maladie officielle, mais les médecins en connaissent les symptômes. Nous avons parlé à certains d’entre eux et plusieurs ont traité des patients qui souffraient de l’affluenza sans le savoir…
Personnellement, souffrez-vous de l’affluenza?
Je ne pense pas. Je suis loin de la perfection, mais je mène une vie assez simple. Je prie, je marche pour me rendre au bureau, j’habite dans une petite maison et je ne suis pas un grand consommateur. Par contre, je travaille probablement trop! En tant qu’activiste, j’ai beaucoup de difficulté à simplifier ma vie sur ce plan…
Outre vos films et vos livres, êtes-vous engagé dans d’autres causes?
Je suis le coordonnateur national de la campagne Take Back Your Time Day. Nous tentons de sensibiliser la population au fait que notre poursuite incessante de l’argent (pour se procurer des produits) nous fait perdre le temps qui nous est imparti pour vraiment vivre notre vie. Nous militons pour des changements personnels et légaux qui mèneront les gens à travailler moins et à avoir davantage de temps libres. Je suis très actif au sein de cette campagne et j’y consacre probablement plus de temps qu’à mon travail de producteur! Je siège aussi sur le Simplicity Forum, un groupe de réflexion composé de personnes provenant des États-Unis, du Canada et d’Europe. Nous observons les enjeux entourant la simplicité volontaire.
Vous reliez l’épidémie d’affluenza à la poursuite du rêve américain (qui est essentiellement formé de valeurs consuméristes). Si vous aviez à inventer le prochain rêve américain, quel serait-il?
Mon modèle est celui d’un groupe appelé le Center for a New American Dream. Leur rêve américain est orienté autour de la santé, de la nature, de la famille et des services. Personnellement, je rêve d’une vie plus simple, plus lente, plus amicale et respectueuse de l’environnement. J’aimerais que les gens aient un sens des valeurs différent, qu’ils ne s’attachent plus qu’aux choses, mais aux gens et à la planète.
Après la lecture de votre livre, on a le sentiment que la surconsommation est, en quelque sorte, la « mère de tous les vices », qu’elle est responsable de tous les problèmes que nous avons à surmonter actuellement (inégalités sociales, problèmes environnementaux, pauvreté, etc.). Qu’en pensez-vous?
C’est, en fait, ce que dit l’éditeur du magazine Adbusters Kalle Lasn à propos de la surconsommation. Il est toujours difficile de déclarer qu’une seule chose est responsable de tous les problèmes actuels. Mais je pense néanmoins que les conséquences de la surconsommation et de la surcharge de travail contribuent grandement à l’aggravation des problèmes sociaux. Par contre, il y a certains problèmes, tels que le racisme, qui sont plutôt indépendants de notre surconsommation. Mais si nous regardons les guerres et les conflits, je crois que nous (les États-Unis) cherchons surtout à protéger ou à prendre le contrôle de ressources nécessaires à notre propre consommation. C’est le cas de la guerre en Irak. En contrepartie, nos troupes armées n’interviennent pas vraiment dans les conflits tribaux en Afrique, qui tuent pourtant des milliers de personnes…
Les magasins à grandes surfaces sont de plus en plus vastes, les maisons aussi. Les VUS sont plus populaires que jamais, le magasinage est devenu un sport national et plusieurs sont submergés par les dettes. En dépit de toutes ces réalités, sentez-vous une certaine conscientisation au sein de la population en ce qui concerne nos excès consuméristes?
Lorsque les gens répondent aux sondages, ils prétendent connaître les enjeux et les conséquences néfastes de la surconsommation. Mais lorsqu’il s’agit de transformer cette compréhension en gestes concrets, ça ne fonctionne pas. Les gens ont toujours des maisons de plus en plus grandes et la mentalité Wal-Mart règne en maître. Donc, même si la population est sensible aux conséquences de la surconsommation, elle n’est pas prête à changer pour autant. Du moins, pas encore.
Comment expliquez-vous que la croissance économique, que vous considérez comme insensée, soit toujours le discours dominant dans les sphères économiques et politiques?
Nous n’avons pas encore suffisamment débattu à propos de la signification réelle de la croissance économique. Les politiciens et les économistes croient toujours que c’est la meilleure façon de mesurer la santé d’une société, mais cette croissance tient compte d’une foule de facteurs qui ne sont pas très utiles au bien-être humain (par exemple, le PNB considère les coûts de la criminalité et de la pollution!). Nous devons donc en parler davantage, éduquer les gens. Et c’est ce que je tente de faire.
Pensez-vous que la diminution de notre surconsommation sera le plus grand défi à relever au cours des prochaines décennies?
Je pense que oui. Il faudra trouver des solutions pour vivre de façon plus équitable. Il faudra comprendre que nous vivons tous sur une planète qui a des limites. Vivre différemment est clairement le plus grand changement que nous devrons effectuer.
Nous avons à défaire, en quelque sorte, une grande partie de ce que nous avons bâti comme modèle de société au cours du dernier siècle?
En effet. Mais cela se fera probablement étape par étape. Je ne pense pas que tout puisse changer d’un seul coup sans entraîner de conséquences négatives. Si les gens cessent de consommer du jour au lendemain, cela risque davantage de mener au chaos.
Êtes-vous optimiste?
Pour être parfaitement honnête, mon opinion change de jour en jour! Parfois, je sens que nous nous dirigeons vers la bonne direction. D’autres fois, j’ai l’impression que nous reculons. Je pense que je dois aller au-delà de l’optimisme ou du pessimisme et me dire que ce que je fais, je le fais parce que je considère que c’est la bonne chose à faire. En fin de compte, je cherche à laisser un meilleur monde aux générations futures. Je ne suis ni optimiste, ni pessimiste, mais plutôt réaliste.
Est-ce que la clé pour guérir l’affluenza réside dans la simplicité volontaire?
C’est une portion seulement du traitement. Nous avons aussi besoin de politiques nationales qui encourageront des approches différentes. Nous avons besoin de couper sur les heures de travail, parce qu’un des grands enjeux, c’est le temps (beaucoup plus que l’argent et les objets). Nous avons besoin de temps à consacrer à la famille, à la vie communautaire, à la nature et aux choses vraiment importantes pour mener une vie saine.
-Article original paru dans Guide Ressources, 2004.

A la source.
Je pense que le plus grand problème à la source en est un de mauvaises distributions des richesses, car bien des gens ne demanderaient pas mieux que de moins travailler question d'avoir plus de temps pour vivre en harmonie avec ses propres valeurs dont celle de la simplicité volontaire.
Pour ma part, je suis assez optimiste, car nous réalisons de plus en plus que nous sommes au bord du précipice, par la réalité que la terre ne pourra plus en supporter, par la réalisation de l'absence du bonheur réel en la surconsommation.
Gagner sa vie ça veut aussi dire avoir le temps de vivre.
Petite pensée que j'ai écrite il y a quelques années.
Notre bonheur réside en le bien-être du plus grand nombre.
Rédigé par: myradia | le 12/10/2006 à 20:27