Le côté obscur du cocooning
Partout, on parle du cocooning comme étant LA façon de vivre au
troisième millénaire. Et tout va pour le mieux dans le meilleur des
mondes... Vraiment?
C'est tabou, le cocooning. Selon Luc Dupont, chargé de cours en publicité à l'Université Laval: "Je n'ai jamais rencontré personne qui m'a avoué faire du cocooning. C'est toujours l'affaire des autres... Le cocooning signifie qu'on ne voit plus ses amis et qu'on reste chez nous; c'est très négatif et très individualiste." L'auteur du populaire livre 1001 trucs publicitaires en a long à dire sur le cocooning et sur cet individualisme en béton armé qui est devenu la marque de commerce de notre époque.
Le cocooning blindé
Le populaire néologisme a été inventé par la futurologue Faith Popcorn.
"Le cocooning consiste à s'entourer d'une coquille protectrice pour se
prémunir contre un monde mesquin et imprévisible", écrit-elle dans son
Rapport Popcorn, publié pour la première fois en 1981. Cette "coquille
protectrice" prend la forme d'un cinéma maison, d'un système d'alarme,
d'un la-z-boy, etc. Le 11 septembre, qui a le dos de plus en plus
large, serait maintenant responsable d'une nouvelle tendance: le
cocooning blindé. Désormais, la maison est le seul endroit où l'on peut
se protéger contre le monde extérieur, toujours plus pourri. Parlant de
monde pourri: l'individualisme n'a jamais été une bonne solution pour
régler un problème collectif... Pour certains, le cocooning est la pire
maladie de notre société, qui favorise l'isolement des individus. Selon
les spécialistes du marketing par contre, le cocooning regroupe toutes
les conditions favorables à la vente d'un produit.
Dans les médias, que ce soit à travers les trucs de Martha Stewart ou dans les Saisons de Chosebine, on présente habituellement le cocooning comme étant un mode de vie, un exutoire presque thérapeutique, un nirvana dans son sofa... On en veut à personne, mais émettons l'hypothèse suivante: le cocooning aurait-il eu autant d'impact si le buzzword n'avait trouvé d'écho que dans les oreilles des publicitaires? Ne l'oublions pas: Faith Popcorn ne s'est pas donné comme mission d'aider le monde à évoluer et à s'épanouir. Elle travaille avant tout pour le bénéfice de ses clients de Fortune 500 (voir à la fin de son Rapport). Personne ne remet en question la crédibilité du personnage. Le cocooning existe, c'est un fait. Mais à force d'en mousser les vertus sur la place publique, on oublie peut-être qu'il existait autre chose, avant... Genre des valeurs communautaires, tsé?
Recréer la vie communautaire
Pour Serge Mongeau, auteur du livre La Simplicité volontaire... plus
que jamais: "Nous sommes des êtres essentiellement sociaux. Nous avons
besoin de contacts avec les autres et d'avoir la sensation qu'on est
important pour la société." Dans son livre, il met l'accent sur
l'importance de la vie communautaire, comme l'entraide entre voisins,
pour aider à diminuer notre consommation et briser cette foutue
coquille. Par exemple, quelle est l'utilité de posséder
individuellement une tondeuse à gazon alors qu'on s'en sert une heure
par semaine? Des voisins à Longueuil pourraient s'acheter une tondeuse
commune, une initiative qui dégélerait l'individualisme et freinerait
la surconsommation: deux problèmes étroitement liés. Toujours selon
Serge Mongeau: "Une augmentation de notre consommation de l'ordre de 2
% par année aurait besoin des ressources naturelles de 30 planètes en
l'an 2050." Plus que jamais, notre style de vie nuit à notre santé et à
notre épanouissement.
Chacun pour soi
Sans vouloir accuser le cocooning de tous les maux, on constate tout de
même qu'il ressort de cet individualisme un aspect palpable de notre
société: chacun se fabrique sa propre morale et forge ses propres
valeurs. Selon Luc Dupont: "Il sera de plus en plus difficile d'arriver
à ce que tout le monde chante la même chanson, en même temps. On ne
regardera plus jamais dans la même direction. D'un autre côté, cela
veut également dire que les grandes causes sont destinées à avoir
beaucoup de problèmes dans le futur, que ce soit les causes
humanitaires ou politiques, comme la souveraineté... C'est ce qui fait
aussi que dans un party aujourd'hui, il y a quatre marques de bière sur
la table alors qu'autrefois, tout le monde buvait de la Labatt 50, sans
se poser de questions."
Dans les années 70, le slogan de Labatt 50 était: "On est 6 millions, faut se parler". "Des messages comme ça, ça ne passerait plus aujourd'hui", dit Luc Dupont. Dommage, parce que l'idée générale n'est pas mauvaise en soi...
-Texte original paru dans l'hebdomadaire Voir du 28 février 2002.

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