Louise Vandelac > Terre des femmes
Sociologue, intellectuelle et féministe, Louise Vandelac est une femme
occupée. Professeur de sociologie à l’UQÀM, elle dirige aussi le Centre
d’études des interactions biologiques entre la santé et l’environnement
(CINBIOSE) et s’implique dans la coalition Eau Secours, qui promeut et
revendique une gestion responsable de l’eau. Au cours de sa carrière,
Louise Vandelac s’est intéressée à des enjeux aussi variés que le
travail domestique, l’économie, les technologies de reproduction, les
OGM et l’environnement. L’environnement, d’ailleurs, c’est son fer de
lance. En mai dernier, elle a reçu le prix Phénix de l’environnement
des mains du ministre Thomas Mulcair, qui récompense des gens ayant
contribué positivement à la cause environnementale. Conférencière
aguerrie, elle n’hésite pas à prendre la parole lorsqu’il est question
du sort de notre petite boule bleue. Entretien.
Vous êtes une véritable touche-à-tout. Quel lien unit tous vos intérêts et réalisations ?
J’ai toujours travaillé sur des questions qui me semblaient être des enjeux structurels. D’abord sur des questions de politique internationale, d’économie politique et de critique de l’économie. Ces sujets m’ont amené à m’intéresser au travail, une dimension essentielle de nos vies, et plus particulièrement au travail domestique, une dimension du travail qui était complètement occultée. Lorsqu’on parle de travail domestique, il s’agit de l’ensemble du travail non rémunéré (le travail à la maison, une partie du travail informel, les activités bénévoles et même le travail au noir).
Très tôt, je me suis intéressée à cette tendance très forte du capital à envahir tous les territoires (physiques, psychiques, etc.). Par exemple, en ce qui concerne les enjeux de l’eau, je n’ai rien contre le fait que des firmes s’occupent de tuyaux, mais faire en sorte que des entreprises s’approprient des nappes phréatiques pour que cette eau-là devienne une marchandise, c’est une tout autre chose ! Compte tenu de ce que l’on sait concernant les risques de pénuries très graves qui frapperont d’ici 2025 les 2/3 de l’humanité, c’est un droit de vie et de mort qui est donné à certaines firmes. Un droit qui est imposé à des populations qui devront satisfaire leurs besoins essentiels en fonction de leur solvabilité. Cette marchandisation de l’ensemble des activités humaines, qui est amorcée depuis très longtemps, se manifeste aujourd’hui dans l’instrumentalisation assez forcenée de l’ensemble du vivant : humain, animal et végétal. J’ai travaillé d’abord sur l’humain, en étudiant l’ensemble des technologies de reproduction, puis sur le végétal, avec les OGM.
Il me semble y avoir, pour des raisons d’équité et de justice sociale, une nécessité impérative de protéger le bien commun, de faire en sorte qu’on puisse établir d’autres types de relations entre les humains que des relations marchandes.
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Vous avez souvent étudié des enjeux importants, et ce, au moment où peu de gens s’y intéressaient...
J’ai presque toujours travaillé sur des questions en émergence. À propos des OGM, lorsqu’on a fait le film Main basse sur les gènes (ONF, 1999), je pense que ç’a véritablement été le coup d’envoi du débat sur les OGM au Québec. De la même façon, j’ai travaillé sur le sujet des technologies de reproduction dès le début des années 80. J’étais parmi l’une des toutes premières à aborder ces questions-là. D’autre part, il n’était pas particulièrement glamour de parler de travail domestique il y a une vingtaine d’années ! Et pourtant, cela représente plus d’heures de travail que l’ensemble du travail salarié, soit 2/3 du produit intérieur brut des nations. C’est donc une réalité extrêmement importante !
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En tant qu’observatrice privilégiée du mouvement environnementaliste, si l’on vous demandait de critiquer ce mouvement, que diriez-vous ?
Je pense qu’il y a une réelle nécessité de développer des solidarités et des complémentarités beaucoup plus grandes entre les groupes écologistes, et ce, afin d’avoir un impact plus significatif. D’ailleurs, Eau Secours est une coalition. Il y a maintenant près de 225 groupes (syndicats, associations, groupes environnementaux) qui en font partie. Nous rejoignons ainsi environ 1,3 million de personnes. Je crois aux vertus de la coalition. Je pense aussi que les pouvoirs publics ont une très grande responsabilité. Toute une partie de l’actuel morcellement des mouvements environnementaux est surtout liée aux stratégies de financement des groupes. Présentement, on assiste à une volonté des pouvoirs publics à vouloir redessiner les mouvements sociaux dans leur ensemble. En finançant les uns, en refusant le financement aux autres, etc.. Cela me semble être extrêmement problématique parce que la diversité des groupes environnementaux, c’est aussi important que le respect de la biodiversité.
Ce qui me semble aussi fort important, c’est la possibilité pour les mouvements écologistes de se doter d’outils collectifs. Par exemple, il y a bon nombre de militants écologistes qui ont eu des poursuites sur le dos au cours des dernières années essentiellement pour les faire taire. Lorsque je parle d’outils collectifs, ce sont des outils économiques, juridiques, d’informations, etc.. Les formes que cela pourrait prendre, ç’a reste à voir, mais il me semble y avoir là des lacunes importantes au sein du mouvement écologiste pour lui permettre de passer à un autre stade. Sur ce point, il y a une responsabilité qui doit être assumée par les pouvoirs publics.
Au cours des dernières années, il y a eu bon nombre de grandes fortunes qui se sont faites au Québec grâce aux pouvoirs publics, mais il y a eu relativement peu de retombées concrètes pour la population. Il serait temps qu’il y ait un peu plus de retombées et que des gens comprennent la nécessité de soutenir un mouvement écologiste fort. Le mouvement a énormément évolué. Et lorsqu’on voit l’état de dégradation des milieux de vie un peu partout, ou les menaces qui pèsent sur un très grand nombre d’espèces animales, il y a urgence. Et il y a urgence aussi que tout le monde mette un peu la main à la pâte pour former ce que j’appelle un mouvement écocitoyen.
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Que pensez-vous de la place qu’occupe actuellement le ministère québécois de l’Environnement au sein du gouvernement ?
Ce ministère est pratiquement l’ombre de ce que devrait être un véritable ministère de l’Environnement. Il faut lui donner beaucoup plus de moyens d’agir. Je pense d’ailleurs que tous les politiciens devraient lire le rapport Bruntland [sur le développement soutenable]. Ce serait déjà une première base qui leur permettrait de voir à quel point il est important que le développement se fasse en respectant la possibilité des écosystèmes de se régénérer. Ce qui implique une solidarité intergénérationnelle et intragénérationnelle. Le développement soutenable, c’est le lien entre les dimensions économiques, sociales et écologiques. Par rapport au gouvernement, il est vrai qu’actuellement, et depuis très longtemps, les ministères de l’Environnement, soumis aux logiques économiques, se sont vus dépecés au cours des dernières années. Je pense qu’il faudrait reconstituer un ministère de l’Environnement beaucoup plus fort. Présentement, il y a une tendance à faire en sorte que le ministère s’occupe davantage de l’application des lois. On verra d’ici un ou deux ans quels en seront les impacts. Mais chose certaine, on ne peut pas appliquer essentiellement une stratégie qui soit de cet ordre-là. Il faut également soutenir l’ensemble des mouvements sociaux qui ont permis au Québec de jouer un rôle stimulant sur le plan environnemental. Il faut aussi que les pouvoirs publics et les politiciens en général soient conscients qu’ils ont besoin de gens plus critiques qu’eux; que c’est, d’une certaine façon, nécessaire pour soutenir les questions environnementales à moyen et à long terme. Même si parfois leur style ou leur façon de faire n’est pas nécessairement la leur...
Ce qui est essentiel actuellement, c’est qu’on ne peut plus, dans les pays industrialisés, continuer d’accaparer plus ou moins 80 % des ressources, quand on constitue moins de 20 % de la population. Cela m’apparaît de l’ordre d’une évidence. Dans ce contexte-là, on ne peut plus croire qu’on puisse continuer de rêver à un développement sur le même mode que celui qui s’est fait jusqu’à présent, je pense qu’il faudra complètement repenser les indicateurs économiques, les types de développement industriels, etc. Il faudra avoir des perspectives beaucoup plus intégrées dans tous les domaines (qui pourraient être caractérisée, par exemple, par une complémentarité des sources d’énergie, dans le domaine énergétique).
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Quel rôle avez-vous eu à jouer aussi dans le mouvement de santé des femmes ?
Dès les années 1976-77, on a mis sur pied le premier centre de santé pour les femmes francophones qui a été l’amorce de tout le mouvement de santé des femmes. Les femmes, à la fois à cause de leurs responsabilités de mères, d’épouses ou de conjointes, ont des responsabilités à l’égard de la santé des autres. Elles ont aussi un certain nombre de problèmes de santé liés d’abord aux questions particulières qui sont les leurs (questions gynécologiques et reproductives). On s’aperçoit aussi que dans certains secteurs de la santé au travail, tout a été défini pendant très longtemps en fonction de standards masculins. Même du côté de l’industrie pharmaceutique, on a développé des choses essentiellement en regard des hommes et bon nombre de données statistiques et d’études portaient essentiellement sur des cohortes d’hommes. Si bien qu’il y avait un déséquilibre très marqué, notamment en ce qui concerne la santé et de la sécurité au travail. Tout était pensé (et encore aujourd’hui) en fonction des accidents de travail (comme les accidents de la construction). Mais pour des travailleuses qui plient l’équivalent de 1000 livres de draps mouillés dans un service de buanderie, c’est aussi une tâche très lourde, mais c’est la répétition de la tâche qui pose problème. Au niveau de l’ergonomie, il y a aussi beaucoup de secteurs qui avaient été très peu étudiés, notamment chez les caissières au Québec, qui sont encore debout !
Aujourd’hui, on peut dire qu’il y a véritablement un mouvement de santé des femmes. Il existe des centres de santé des femmes, des groupes de recherche qui s’y intéressent. Au CINBIOSE aussi c’est une question qui est prise en compte.
-Article original paru dans Guide Ressources (janvier 2005).

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