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27/06/2005

Sébastien Filiatrault > Engagez-vous (qu'il dit)

Sebastien_filiatraultAuteur d’un essai, Génération IDéaliste, Sébastien Filiatrault invite les jeunes à se mobiliser, à débattre, à se politiser, à passer à l’action. À devenir idéaliste, quoi!

Étudiant en science politique à l’Université du Québec à Montréal, Sébastien Filiatrault, 26 ans, est un idéaliste. Il rêve d’un monde meilleur. Or, il s’inquiète des ratés de la mondialisation, de la destruction de l’environnement, de la perte de nos acquis sociaux, de l’influence démesurée de la sphère économique sur les décisions politiques. Mais il s'alarme surtout du peu d’intérêt des jeunes pour la politique, lieu idéal, selon lui, pour contrecarrer ces dérapages contemporains.

Dans votre livre, vous souhaitez réhabiliter le mot «idéalisme», qui est qui est assimilé à tort, dites-vous, à l'utopisme, voire à la naïveté. Qu'est-ce pour vous, l'idéalisme?

On perçoit en effet l’idéalisme comme étant quelque chose de péjoratif, d’irréalisable. Mais l’idéalisme précède tout mouvement, toute action. Pour agir, il faut avoir un idéal. Pour pouvoir progresser, en tant qu’individu comme en tant que société, il faut donc avoir un idéal. À l’échelle de la société, il faut imaginer une société souhaitée, idéalisée, pour pouvoir se diriger vers celle-ci. On n’atteindra pas nécessairement cet idéal, mais il faut quand même savoir où l’on va pour avancer.

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GenerationEt selon vous, votre génération n’a pas d’idéal?
Elle manque d’idéal collectif. J’entends par là un projet de société. La souveraineté du Québec est, par exemple, un projet de société concret. Par contre, mis à part l’indépendance, on perçoit un vide sur le plan des idées. Et surtout, on a tendance à croire que l’indépendance est un préalable à tout changement d’envergure au Québec.

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Vous demandez à la jeune génération (environ 18-30 ans) de se prendre en main afin de contrer les dérives du néolibéralisme. De quelles dérives parlez-vous?
Le néolibéralisme est une théorie qui place l’économie au centre de la sphère politique. Cette théorie considère la richesse des entreprises comme étant plus importante que certaines politiques sociales qui seraient à l’avantage de l’ensemble de la société. Actuellement, le pouvoir se déplace. Il se retrouve de plus en plus entre les mains des dirigeants économiques, plutôt qu’entre celles des dirigeants politiques. Lorsque je pense aux problèmes cela peut engendrer, comme la régression des conditions de travail ou l’assouplissement des lois environnementales afin de mieux satisfaire le privé, je trouve cela très inquiétant.

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Ce sont pourtant toujours les politiciens qui votent en Chambre, et pas les entreprises…
Dans le décompte des 100 sociétés les plus riches au monde, le nombre d'entre elles qui comptent un actif plus important que le produit intérieur brut de certains pays est étonnant. Ces entreprises constituent des lobbys qui exercent des pressions intenses sur les politiciens. Elles placent les différents pays et États en compétition les uns contre les autres afin d’obtenir d’avantage d’eux, en échange d’emplois et de revenus fiscaux. On assiste alors à un marchandage de subventions à des milliardaires, à de baisse d’impôts, à des déréglementations du marché, du travail, de l’environnement, etc. C’est à qui offrira les meilleurs avantages aux sociétés et compagnies de toutes sortes.

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Vous dites que nous devrions adapter le système capitaliste à nos valeurs actuelles. Pouvez-vous développer?
Après la chute du régime soviétique, des auteurs comme le philosophe américain Francis Fukuyama ont annoncé la fin de l’Histoire, puisqu’il n’y avait plus de modèle alternatif au capitalisme libéral. Personnellement, je pense que c’est la fin de l’Histoire lorsqu’il n’y a plus d’idées. Il est possible d’intervenir sur le système capitaliste, sans toutefois proposer un système complet, comme le communisme. Nous traversons peut-être une période creuse en ce qui concerne les idées politiques, mais ça ne nous empêche pas d’intervenir petit à petit sur le système pour y ajouter nos valeurs, au lieu de simplement le subir. Le commerce équitable est une bonne façon d’adapter le modèle capitaliste à nos valeurs actuelles.

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Vos idées se rallient beaucoup à celles de la plupart des penseurs et philosophes de la gauche des 40 dernières années. Si l’on vous demandait de critiquer la gauche, que diriez-vous?

Le plus grand problème de la gauche se situe dans les relations discordantes entre les différents groupes qui la composent. On a de la difficulté à rallier tout le monde sous la même bannière pour des raisons de principes fondateurs importants. Par exemple, pourrait-on unir la gauche souverainiste et fédéraliste, radicale et modérée? Je crois que la gauche devra faire front commun préalablement sur les questions sociales et déterminer la question nationale en temps et lieu. Beaucoup de questions soulevées par les progressistes transcendent les frontières et les cultures.

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En vous lisant, on a l’impression que vous considérez les conditions de travail d’aujourd’hui pires que celles d’autrefois. Même s’il reste toujours des choses à améliorer, il faut tout de même admettre que la situation des travailleurs est meilleure qu’avant, non?
Évidemment, la situation s’est améliorée. Mais il y a un hic. Il y a danger de régresser, au chapitre de la syndicalisation, notamment. Au Québec, on conserve assez bien notre taux de syndicalisation, mais il fond partout ailleurs en Occident. D’autre part, aux États-Unis et au Canada, les multinationales déménagent leurs opérations dans des pays (comme la Chine) où la main-d’oeuvre est moins coûteuse et où les lois du travail sont plus souples. La délocalisation des entreprises permet de contourner des acquis longuement défendus par les travailleurs. À long terme, ce sont l’ensemble des travailleurs à l’échelle internationale qui perdront ces droits chèrement gagnés.

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Des études tendent toutefois à démontrer que la délocalisation apporte plus d’emplois au Québec qu’elle n’en fait perdre...
Il ne suffit pas d’observer les gains et les pertes bruts en emplois. Gagner beaucoup d’emplois à 10 $ de l’heure sans avantages et non-syndiqués mais en perdre à 24 $ /h et syndiqués, on y perd au change. (revoir cette phrase, Mal formulée + perdre + perd). Ensuite, il ne s’agit pas seulement des gains canadiens en emplois, mais des conditions de travail internationales qui s’effritent. Aussi, si nous perdons des emplois d’entreprises locales pour les remplacer par des emplois offerts par des entreprises américaines, les emplois restent, mais où vont les profits?

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Lorsque vous parlez des conditions de travail aujourd’hui, vous parlez du «danger de régresser». Comment stopper ce danger?
Des politiques ont déjà agi sur les conditions de travail des employés, à travers les normes du travail. Si l’on étendait ces normes à l’échelle planétaire, on pourrait attaquer de plein fouet le pouvoir des multinationales. Étendre les lois du travail à l’échelle internationale, c’est énorme comme projet, mais je pense que c’est faisable, par le biais d’organisations internationales comme il en existe d’autres qui régissent plein de domaines. Dans le contexte de la mondialisation et avec le développement des nouvelles technologies de communications, le monde «rapetisse», nous sommes constamment en contact avec d’autres pays. Plusieurs normes internationales devront se mettre en place un jour.

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Dans votre livre, vous parlez beaucoup des dangers liés à l’hyperspécialisation des travailleurs. Quels sont ces dangers?
Lorsqu’un travailleur est hyper spécialisé, il ne connaît que ce qu’il fait. Sur le plan social, sa formation pointue ne lui donne que les outils nécessaires à la pratique d’une tâche bien précise. Ses connaissances générales sont trop pauvres pour qu'il puisse participer au débat social. En fait, une société d’ouvriers hyper spécialisés, c’est une société de fourmis.

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Pourriez-vous donner un exemple d’un travailleur spécialisé, qui ne peut participer au débat social?
On a tendance à penser spontanément à un ouvrier manuel par exemple, mais un cadre qui ne sait qu’administrer ou comptabiliser n’est pas plus apte à participer au débat social. Nous avons besoin d’un questionnement sur l’orientation de notre système d’éducation et de notre société en général. Est-ce que l’école ne doit former que des ouvriers répondant aux besoins de l’économie ou ne doit-elle pas former aussi des esprits critiques capables de penser? La démocratie est probablement la valeur première de l’Occident, mais qui dans notre société connaît réellement son fonctionnement?

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Dans un monde idéal, que devrait-on modifier au monde du travail?
Nous devrions adapter au monde du travail le modèle des coopératives. Pas tant le modèle d’entreprises coopératives que les valeurs qui sous-tendent ce modèle : les travailleurs prennent part au processus décisionnel et reçoivent un meilleur partage des profits. Ce modèle pourrait-il s’appliquer à toutes les entreprises? Pourquoi pas! Ce sont des valeurs qui peuvent aller à l’encontre du système capitaliste, comme l’accumulation de capital par les propriétaires, certes, mais le modèle coopératif est aussi une façon d’intervenir sur ce système-là pour assurer le mieux-être de tous.

-Article original paru dans Jobboom, janvier-février 2005 (vol. 6 no. 1)

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