Trio infernal
Le trio hamburger-frites-cola, c’est la famille royale de la
restauration rapide. Et comme toute famille royale qui se respecte,
elle compte son lot de scandales...
Une institution culinaire nord-américaine. Un sandwich au boeuf haché, bonifié de condiments, cornichons, tomates, salade, fromage ou encore bacon. Des pommes de terre frites, taillées en julienne, l’accompagnent. Pour arroser le tout, de l’eau gazéifiée, plus sucrée que ne le permet la décence. Que ce soit chez McDonald’s, Burger King, Wendy’s ou chez Ben La Bédaine sur la rue Principale à Granby, vous retrouverez sans surprise le même triumvirat. Hamburger-frites-cola.
Déferlante mondiale
Selon un récent document du Worldwatch Institute, les fast-foods représentent aujourd’hui près de la moitié des restaurants aux États-Unis. La restauration rapide connaît une croissance sans précédent, uniformisant les habitudes culinaires de Tokyo à Houston. En 1993, on dénombrait 14 126 McDo dans le monde. Dix ans plus tard, il y en avait 31 129. En Inde, l’industrie du fast-food croît de 40 % par an. Partout, le trio hamburger-frites-cola s’impose en souverain. Avec les conséquences que l’on observe…
Obésité, la pandémie
L’obésité est le mal du siècle. Aux États-Unis, 65 % des adultes ont un excès de poids, ce qui causerait la mort de quelque 300 000 Américains chaque année. C’est la deuxième cause de décès après le tabagisme, et cela coûte plus de 100 milliards de $ par an en services de santé. Au Canada, la situation inquiète aussi. Un peu plus de la moitié des Canadiens souffrent d’embonpoint. Les coûts directs en soins de santé liés à cette réalité étaient estimés à 1,8 milliard de $ en 1997, selon une étude publiée dans le journal de l’Association médicale canadienne. La pandémie d’obésité n’est pas propre à l’Amérique du Nord. Des milliards de personnes dans le monde sont trop gros. Un peu plus de 20 % des Britanniques le sont ainsi qu’un Chinois sur trois.
Chaque fois que l’on aborde le sujet de l’obésité, la sédentarité et le manque d’exercice sont pointés du doigt. Tout comme la restauration rapide. Chez nos voisins du Sud, des procès ont même été intentés par des obèses qui accusaient McDonald’s de leur triste sort…
Mais lorsqu’on parle de ces restaurants-minute, et particulièrement du trio hamburger-frites-cola, on ne pense pas toujours que, puisqu’il s’agit du repas régulier de centaines de millions d’humains, cela a créé une industrie colossale aux effets désastreux sur l’environnement et les gens.
Le roi Hamburger
Le hamburger, qui a fêté ses 100 ans en 2004, demeure le roi incontesté de la restauration rapide. Cette boulette de boeuf haché coincée entre deux petits pains est plus populaire que le hot-dog et toutes les autres déclinaisons du burger (poulet, poisson pané, dinde, végé) réunies. Or, les quantités monstrueuses de boeuf entrant dans la préparation des 8,1 milliards de hamburgers vendus dans les restaurants étatsuniens chaque année (NPD FoodWorld, CREST Research, 2003) alimentent une industrie qui, elle aussi, comporte sa part de monstruosité.
Selon Union of Concerned Scientists, un organisme indépendant et sans but lucratif composé de plus de 100 000 scientifiques et citoyens, adopter une automobile à faible consommation d’essence est le premier geste qu’une personne peut faire pour aider l’environnement. Le deuxième en importance? Cesser de consommer du boeuf. C’est qu’en cumulant l’ensemble des coûts environnementaux causés par la production bovine, manger une livre de bœuf haché serait aussi polluant que de conduire une auto pendant trois semaines!
On peut évidemment mettre en doute cette équation, mais une chose est sûre, l’industrie de la viande est loin d’être écolo. Elle est funeste pour les ressources naturelles. La production de chaque kilogramme de boeuf nécessite l’utilisation de 21 000 à 42 000 litres d’eau. Et en Amérique centrale, des milliers de kilomètres carrés de forêt tropicale sont détruits chaque année pour permettre l’élevage de bovins destinés à l’exportation. Un troupeau de boeufs de 37 000 têtes engloutit 25 tonnes de maïs à l’heure. Dix personnes pourraient être nourries grâce au grain consommé par une seule bête. Nos amis bovidés produisent en outre environ 130 fois plus de déchets organiques (fumier) que les humains. Ce fumier, mélangé aux produits chimiques utilisés dans les fermes d’élevage, est épandu sur les terres en quantité telle que celles-ci ne sont plus bientôt plus capables de l’assimiler et deviennent infertiles. La pluie draine ensuite cette soupe polluante vers les rivières, les fleuves, les océans. Les flatulences des troupeaux bovins sont responsables du cinquième du méthane relâché dans l’atmosphère. Même si cela peut faire rire, la conséquence n’en est pas moins catastrophique : le méthane fait partie des gaz causant le réchauffement climatique. Enfin, pour permettre au bétail de brouter en paix, on n’hésite pas à éliminer systématiquement tout animal pouvant lui causer du tort : renard, ours, loup, etc. Aux États-Unis, l’élevage intensif est la cause principale d’extinction des espèces sauvages.
La machine à broyer les boeufs
Trois mégaentreprises américaines se chargent d’abattre, de découper, de hacher, de transformer 63 % de toute la production bovine commerciale du pays de l’Oncle Sam (Cattle Buyers Weekly, 2003). La plus grande d’entre elles, Tyson Foods, est aussi le premier transformateur de viandes et de volailles au monde. Avec un chiffre d’affaires annuel de 25 milliards de $, le monstre emploie 120 000 personnes dans plus de 120 usines. Ses 14 usines de transformation bovine décapitent quelque 250 000 boeufs par semaine.
Travailler dans un abattoir du genre, c’est l’enfer. Blessures fréquentes, rythme de travail effrené, intimidations, protections inadéquates, insalubrité, manoeuvres antisyndicales, non-respect des lois du travail, c’est aussi un milieu de travail parmi les plus dangereux qui soient. « Le travail est répétitif, brutal, tellement éreintant que trois semaines sur le plancher ne laisse aucun doute planer sur les raisons pour lesquelles le taux de roulement est de 100 %. », écrivait en 2000 le journaliste au prestigieux New York Times Charlie LeDuff. Celui-ci s’était fait engager dans un abattoir industriel pour réaliser un reportage dans le cadre d’une série sur la discrimination raciale (qui gagnera un prix Pulitzer). C’est que les conditions travail sont si pénibles dans les entreprises de transformation de la viande que seuls les d’immigrants, les ex-détenus et quelques rares blancs sont prêts à y travailler.
La reine Frite
L’indispensable « patates frites » se dresse en digne représentant du groupe des légumes de notre trio infernal. En fait, le terme « légume » pour décrire la pomme de terre est contesté par certains nutritionnistes, qui l’associent plutôt aux produits céréaliers (comme le blé et le pain) étant donné sa forte teneur en amidon. Selon le site Internet du Réseau Protéus, l’amidon est associé à un risque plus élevé de diabète et de maladies cardiovasculaires.
Même si les frites ont perdu un peu de leur popularité au cours des dernières années (à cause, notamment, des inquiétudes entourant les gras trans), elles demeurent néanmoins le met d’accompagnement par excellence de tout bon repas de restauration rapide.
Dans les « cuisines » d’un restaurant McDonald’s, vous ne trouverez nulle part d’employé du mois épluchant et taillant les pommes de terre. Pour réduire ses coûts de préparation, le géant mondial du fast-food ne vend que des frites congelées depuis 1966. Selon le United States Department of Agriculture, chaque Américain mange aujourd’hui 26,1 kg de frites congelées par an, ce qui surpasse la quantité consommée de pommes de terre fraîches (2003).
Toutes les frites vendues chez McDonald’s proviennent de gigantesques usines de transformation qui peuvent pour la plupart éplucher, blanchir et couper plus de 2 millions de pommes de terre par jour. Des usines telles que JR Simplot Company, le plus important producteur de pommes de terres surgelées au monde (et premier fournisseur de McDonald’s). La compagnie emploie quelque 11 500 personnes aux États-Unis, au Canada, en Chine, au Mexique, au Chili et en Australie. En septembre 2003, ce géant de la patate a inauguré une nouvelle usine de transformation au Manitoba. D’une superficie totalisant trois terrains de football, elle peut transformer 300 millions de livres de patates par année, et ce, en utilisant les technologies les plus poussées dans le domaine.
Agriculture industrialisée
Il existe environ 350 variétés de pommes de terre cultivables, et pourtant, seules quelques-unes d’entre elles finissent dans nos assiettes. Ce n’est pas un hasard, les producteurs n’ont aucun intérêt à cultiver différentes sortes de pommes de terre, ne serait-ce que pour embrasser de beaux principes comme la biodiversité! En cultivant toujours la même variété, on diminue les coûts de production et on élimine les imprévus. La variété Russet Burbank, celle-là même que McDonald’s utilise pour ses célèbres frites, est de loin la plus cultivée en Amérique du Nord. Première à l’Île-du-Prince-Édouard et au Manitoba, la Russet Burbank compte aussi pour 36,4 % des pommes de terre cultivées dans l’État du Maine. Cette pomme de terre longue, large et de forme cylindrique, s’entrepose merveilleusement bien et est idéale pour faire de belles frites bien dorées.
Si la Russet Burbank possède des qualités indéniables, en contrepartie, sa culture intensive favorise les monocultures et élimine la biodiversité. Les cultures s’en trouvent par le fait même fragilisées et plus vulnérables aux maladies. Pour y faire face, on utilise des pesticides chimiques en quantité. Ceux-là se déversent dans les cours d’eau et les nappes phréatiques. Tout ceci pour une obtenir une frite standard qui saura s’insérer sans problème dans de petits gobelets, aussi de dimensions standards…
Le prince Cola
Pour faire passer ce si joyeux festin, quoi de mieux qu’un bon cola, cette mirobolante boisson brune, gazéifiée, caféinée et si délicieusement sucrée?
Le contenu
Depuis belle lurette, les colas de tous les parfums sont les breuvages favoris des petits et des grands. Peut-être parce que la caféine qu’ils contiennent crée l’accoutumance? Bien sûr, il ne s’agit pas là de leur unique caractéristique. Pour un enfant, boire une canette de cola équivaut à avaler quatre tasses de café pour un adulte. Aussi, grâce aux neuf cuillérées de sucre par canette, les enfants de 12 à 19 ans tirent des boissons gazeuses environ 40 % de leur consommation de sucre. Des chercheurs de l’Université Tufts (Massachusetts) ont par ailleurs confirmé que l’acide phosphorique contenu dans les colas contribuait à réduire la densité osseuse.
Le contenant
En 2002, les Américains ont utilisé 189 milliards de contenants de boissons gazeuses ou de jus (de verre, d’aluminium ou de plastique). Moins de la moitié d’entre eux ont été recyclés. Ce déluge de canettes et autres bouteilles se retrouve donc dans les sites d’enfouissement. Pour les remplacer, on doit en produire d’autres, ce qui nécessite énergie et ressources naturelles. Un document du Worldwatch Institute indique que pour fabriquer 1 million de canettes de boisson gazeuse, cela requiert 5 millions de tonnes de bauxite et l’équivalent en énergie de 32 millions de barils de pétrole. Aussi, fabriquer un million de bouteilles de plastique génère 732 500 tonnes de gaz à effet de serre. En revanche, le recyclage permet d’économiser 75 % d’énergie et de rejets polluants.
Coca-Cola
Dans le monde, Coca-Cola est le premier producteur de boissons gazeuses, de jus et de rafraîchissements ainsi que le deuxième producteur d’eau embouteillée. Grâce à un réseau étendu d’embouteilleurs indépendants qui, depuis le début du XXe siècle, distribue la célèbre boisson brune tous azimuts, le Coke est, à certains endroits, plus accessible que l’eau potable.
Or, dans certains pays, le géant de la boisson brune est vivement critiqué. C’est le cas en Inde, où des milliers de personnes ciblent précisément Coca-Cola pour ses activités douteuses. La célèbre compagnie est accusée de polluer les eaux souterraines et les terres aux alentours de ses usines, de vendre des boissons contaminées aux pesticides (à des niveaux parfois 30 fois plus élevés que ce que le permet les normes américaines). On l’accuse d’autre part de siphonner les réserves aquifères de certaines communautés, causant par le fait même des pannes d’approvisionnement en eau. Ainsi, dans certains villages, comme à Kudus, les habitants allèguent devoir marcher de longues heures pour s’approvisionner en eau parce que l’usine d’embouteillage de Coca-Cola a construit un pipeline s’alimentant directement dans la rivière du coin…
Évidemment, Coca-Cola rejette en totalité ces allégations et continue de soutenir qu’elle se comporte, en Inde comme ailleurs, en tant que « bon citoyen corporatif ». Qui croire?
Refuser d’en manger…
À travers le trio hamburger-frites-cola, on peut brosser le portrait honteux de l’industrie agroalimentaire. Non seulement le fast-food est-il néfaste pour la santé, mais il est la cause d’un nombre incroyable de torts à l’environnement. Pour s’affranchir de cette industrie dont les pratiques coupent l’appétit, vivement que l’on change nos habitudes alimentaires, que l’on retrouve ce plaisir de manger sainement, que l’on embrasse des mouvements tels que le Slow Food, comme 80 000 personnes l’ont déjà fait dans le monde…
L’industrie agroalimentaire doit changer de cap. Et la meilleure façon de l’aider à comprendre le message, c’est de refuser la boustifaille standardisée dont elle veut nous gaver. Boycotter le trio hamburger-frites-cola.
Ressources
Les empereurs du fast-food, d’Eric Schlosser (éditions Autrement, 2003)
Le documentaire Super Size Me : Malbouffe à l’américaine, de Morgan Spurlock (2004)
Le documentaire L’effet bœuf, de Carmen Garcia (ONF, 2000)
BLOOD, SWEAT, AND FEAR Workers’ Rights in U.S. Meat and Poultry Plants, un rapport sur les conditions de travail dans l’industrie de la viande du Human Rights Watch (2005). [http://hrw.org/reports/2005/usa0105/]
Le site Internet www.cokewatch.org
Le site Internet www.killercoke.org
Le site Internet www.slowfood.com
-Texte original paru dans le Guide Ressource, juillet-août 2005.
© Steve Proulx, 2005
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