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20/10/2005

Des héros très (très) discrets

SupermanIl était fort. Il était grand. Rapide comme l’éclair. Il a soulevé son peuple d’une seule main et bercé de l’autre les générations qui ont suivies. Avec le temps, on lui a collé tous les superlatifs, on a chanté sa légende, on l’a statufié, on l’a vendu en t-shirts.

Mais s’il se réincarne de temps à autre dans la peau d’un médecin, d’un pompier ou d’un pilote d’avion, force est d’admettre que le héros d’aujourd’hui est, comme l’a déjà écrit Nathalie Petrowski, "en rupture de stock".

Sur une liste des grands héros de l’humanité, figureraient certainement Gandhi, Martin Luther King, Che Guevara, et au Québec, quelques Patriotes aux côtés de René Lévesque et Maurice Richard. Des morts surtout, et au mieux deux ou trois patriarches.

Un peu comme les églises se vident de leurs fidèles, notre inconscient collectif semble vouloir s’affranchir de ses héros. À l’ère du «Moi» majuscule, l’adoration aveugle d’un Superman est tout sauf « tendance ». Le héros est-il bel et bien disparu?

Espèce menacée
Tirer un portrait fidèle du héros moderne nous ramène à coup sûr à l’éternelle question : qu’est-ce qu’un héros? Le terme a été si galvaudé qu’on le sert aujourd’hui à toutes les sauces. Du héros en collants au working class hero de John Lennon, le héros, c’est n’importe qui finalement.

Dans une entrevue qu’il accordait en 2000 à la revue RND, le professeur au Département des communications de l’UQÀM Philippe Sohet soutenait que le terme « héros » devrait être employé pour désigner « quelqu’un d’extraordinaire qui a accompli un exploit qui connaît un retentissement collectif ». Dans cette définition, pas de place pour les modèles (personnes qui inspirent, que l’on veut imiter) ni pour les idoles, les vedettes ou les stars (célébrités médiatiques qui accomplissent des choses extraordinaires, mais non des exploits).

« Un héros, c’est quelqu’un qui devient un symbole plébiscité par le peuple sans que la raison intervienne », dit l’auteur Paul Ohl, qui vient de publier une volumineuse biographie sur la vie d’une des plus grandes figures héroïques du Québec, Louis Cyr (Libre Expression). « Le fait qu’il ait été l’homme le plus fort de tous les temps est moins important que le fait qu’il ait représenté un symbole identitaire de sa race à un moment de l’Histoire où il n’y en avait pas. Louis Cyr, c’est l’homme fort qui est allé, symboliquement, se mesurer aux Britanniques. »

« Un héros, c’est une réussite absolue », ajoute le journaliste Mathieu-Robert Sauvé, qui a signé récemment Échecs et mâles (Les Intouchables), un essai sur la faillite des modèles masculins québécois. « Les hommes au Québec ont porté de grandes causes, malheureusement ils les ont toutes perdues », écrit l’auteur pour défendre sa thèse. Parce qu’un héros va toujours jusqu’au bout.

Qui, de nos jours, a dans son curriculum vitae les exploits et les réussites qui forment l’étoffe du héros? La liste est courte.

Héros canadien recherché, bilinguisme un atout
Mort, le héros? Au Canada, peut-être n’a-t-il même jamais existé. Ne sont pas légion ceux qui font l’unanimité d’un océan à l’autre!

C’est là d’ailleurs tout un contraste par rapport à nos voisins du Sud, qui eux fabriquent les héros à la vitesse grand V. D’abord, au coeur de la culture populaire américaine, le mythe du cow-boy : l’homme solitaire sans peur et sans reproche qui repousse les frontières de l’Ouest en dépit des dangers. Les Étatsuniens ont aussi leurs illustres hommes politiques : Lincoln, Washington, Franklin. Leurs visages ornent fièrement les billets verts américains pour rappeler au peuple que c’est en partie grâce à ces personnages qu’a pu émerger cette liberté dont ils jouissent aujourd’hui.

En revanche, qu’avons-nous sur la monnaie canadienne? Des huards, des orignaux, des scènes hivernales et le portrait de la Reine. « Mis à part les éléments naturels, il n’y a pas grand-chose qui nous rallie tous en tant que Canadiens », dit Louise Vigneault, professeure au Département d’histoire de l’art de l’Université de Montréal. Celle qui s’est intéressée aux figures représentatives de l’identité canadienne a plutôt découvert... l’inexistence de celles-ci!

« Aux États-Unis, les principaux adversaires des pionniers ont été les autochtones. Au Canada, c’était plutôt le climat et la nature. À cause de cette réalité, nous avons dû développer une culture communautariste. Alors qu’aux États-Unis l’individu pouvait lui-même confronter l’inconnu, ici, cette vision du héros individuel n’a pas pu se développer parce qu’il a fallu se mettre ensemble pour survivre. »

Ajoutons à cela l’absence de mythe fondateur à l’origine du pays et le fossé culturel entre le Québec et le rest of Canada; on comprend pourquoi les Terry Fox se comptent sur les doigts de la main.

Pour s’en convaincre, il fallait suivre l’automne dernier, sur les ondes de la CBC, la série The Greatest Canadian. Le but de l’émission : un concours populaire visant à élire rien de moins que le plus grand des Canadiens. Parmi les finalistes : Pierre Elliott Trudeau (le seul Québécois), David Suzuki, Wayne Gretzky et, comble de l’absurde, Don Cherry, un analyste de hockey célèbre pour ses pointes mesquines envers les hockeyeurs de la Belle Province.

D’autres pays ont tenu ce genre de concours télévisuel, dont le concept est né en Angleterre. Ainsi, les Anglais ont élu Winston Churchill en tant que « plus grand ». Puis il y a eu Konrad Adenauer chez les Allemands, Charles de Gaulle chez les Français, Ronald Reagan chez les Américains. Et qui les Canadiens ont-ils élu? Tommy Douglas, ancien premier ministre de la Saskatchewan, reconnu comme étant le « père » de l’assurance-maladie. Non seulement est-il complètement inconnu au plan mondial, mais ses faits d’armes ne disent strictement rien à la plupart des Québécois.

Si l’histoire ne nous a pas gratifié de grands héros politiques, le monde du sport peut se targuer de nous en avoir fait connaître quelques-uns. Mais encore ici, il faut regarder dans le rétroviseur parce que la relève se fait rare. « Maurice Richard a été le dernier héros sportif, tranche Paul Ohl.  L’apparition de la télévision a mis le héros à la portée du peuple et a contribué à sa désacralisation. On a substitué le héros à la notion de superstar. »

À défaut de héros, des modèles
« Pour moi, un héros, ça n’existe plus. », laisse tomber le journaliste à La Presse Mathias Brunet qui, en 2002, publiait Paroles d’hommes (Québec Amérique), un essai dans lequel le jeune homme posait de « vraies questions » à une poignée d’hommes d’exception qu’il considérait comme des modèles, dont Denys Arcand et Pierre Foglia.

« Un héros, c’est un personnage mythique, mais on est tous humains finalement, ajoute-t-il. Autrefois, les gens croyaient peut-être plus au héros parce qu’on pouvait entretenir le mystère autour d’eux. Aujourd’hui, avec la globalisation et l’omniprésence de la télévision, on connaît tout de tout le monde. Ça nous rend forcément moins candides. »

C’est parce qu’il sentait le besoin d’avoir des repères, alors qu’il traversait sa crise de la trentaine et qu’il n’avait jamais réussi à entretenir une relation solide avec une femme, que Mathias Brunet a eu l’idée d’écrire son livre... en déménageant un frigo avec Denys Arcand! Aujourd’hui père d’un petit garçon de 19 mois, sa vision de la vie a quelque peu changé...

« Je ne vois plus de héros, dit-il, je vois des modèles. Aujourd’hui, mes héros, ce sont des pères de famille. C’est mon grand-père qui a été avec la même femme toute sa vie. Ce sont des hommes fidèles qui prennent du temps avec leur famille, leurs enfants... Ce sont eux, mes héros. »

Plus accessibles, plus humains, plus concrets, les modèles forment peut-être la race des nouveaux héros. Ceux d’une civilisation plurielle et démocratique qui valorise le dépassement de soi, le bonheur et la réussite au plan personnel et professionnel.

« Les sociétés démocratiques et individualistes mettent de l’avant des valeurs de réalisations personnelles et favorisent l’égalité. Or, elles n’aiment pas que des gens sortent trop de la masse, dit le sociologue à l’Université d’Ottawa Joseph Yvon Thériault. On a donc tendance à dire que les sociétés démocratiques produisent moins de héros. »

Les modèles, plus éphémères et « à la carte », sont des contractuels de l’héroïsme. « Le modèle, c’est le héros de l’individualisme démocratique. Un héros formellement ordinaire, mais qui, par ses gestes, peut être vu comme extraordinaire », poursuit Joseph Yvon Thériault.

Père modèle, patron modèle, professeur modèle, cuisinier modèle, entrepreneur modèle, modèle de beauté, modèle d’authenticité... Les modèles ne font certes pas des légendes très épiques. Ils représentent cependant un grand buffet d’exemples à suivre, dans lequel tous peuvent piger à leur guise. Des bouchées de héros, en quelque sorte.

-Article original paru dans ELLE Québec, octobre 2005.

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