L’Action terroriste socialement acceptable > Terrorisme bienfaisant...
Le nom, d’emblée, fait sourire. L’Action terroriste socialement acceptable (ATSA) sévit depuis 1997 en jouant les éveilleurs de conscience. Ce collectif artistique engagé fondé par Pierre Allard et Annie Roy s’est fait remarquer grâce à ses interventions publiques qui ne laissent personne indifférent. Ainsi, depuis 1998, ils érigent en plein centre-ville de Montréal un véritable camp de réfugiés pour sensibiliser la population à l’itinérance et aux inégalités sociales. En 2001, ils ont installé un faux site touristique archéologique sur un terrain vague. Celui-ci nous faisait voyager dans le futur afin de constater les vestiges d’une civilisation déchue : la nôtre. L’année d’ensuite, boulevard Saint-Laurent, ils ont installé un trajet piétonnier nous permettant de découvrir l’histoire de la Main à travers ses incendies… En 2003, pour sensibiliser la population quant à l’irresponsabilité de l’industrie automobile envers l’environnement et la santé, ils ont présenté de véritables VUS victimes d’un attentat à la bombe… Ce n’est ici qu’un échantillon de l’œuvre de l’ATSA, qui n’hésite pas à marier l’art à l’affront pour choquer, brusquer l’ordre établi et promouvoir leurs messages sociaux et environnementaux. Rencontre avec ce couple de gentils terroristes que sont Pierre Allard et Annie Roy.
Dans quel contexte avez-vous fondé l’ATSA?
Pierre : En 1997, au bulletin de nouvelles, on annonçait que les banques canadiennes avaient réalisé des profits nets de 7,5 milliards de dollars. Quelques minutes plus tard, dans le même bulletin, on disait que la Maison du Père avait besoin de 100 paires de bas par jour. En recevant tout ceci, on s’est dit : « Il faut faire quelque chose! » En une soirée, on a décidé de monter un projet qui s’appellerait « La banque à bas ». Au même moment, au Musée d’art contemporain, se tenait une exposition sur les jeunes artistes montréalais. Dans le cadre de cette expo, il n’y avait cependant aucun projet d’intervention dans la ville. Pour nous, on y a vu une belle occasion de faire un pied de nez à ce qui se passait dans le monde. Notre banque à bas, c’était sept poêles de cuisine soudés ensemble et installés de façon illégale devant le Musée d’art contemporain [l’ensemble symbolisait un guichet automatique de vêtements chaud]. Une semaine avant son installation, on avait impliqué le musée dans une collecte de bas. Alors, lorsqu’on est arrivé avec notre grosse grue pour poser notre banque sans autorisation devant le musée, ce dernier était déjà en train de ramasser des bas pour nous. Les gardiens de sécurité étaient donc un peu confus quand ils nous ont vu débarquer! Parce que c’était spectaculaire, le lendemain, on était dans les journaux et aux bulletins de nouvelles…
Depuis le tout début de l’ATSA, la visibilité médiatique est très importante pour vous…
Pierre : Très... Nous faisons de l’art public, et aujourd’hui, il y a deux places publiques : la rue et les médias… Dans notre démarche, on puise beaucoup dans l’actualité, alors c’est une sorte de retour des choses : on digère la nouvelle et on la renvoie à notre manière au public.
Annie : Les médias ont le pouvoir changer les choses, de donner des tribunes à certains messages. On pourrait faire une action dans la rue, mais ça resterait très local. Quand les médias participent, ça rayonne.
Avant de fonder l’ATSA, étiez-vous individuellement impliqué dans des causes environnementales ou sociales?
Annie : Pas directement [j’oeuvrais dans le milieu de la danse et Pierre dans le milieu des arts visuels], mais on était tout de même dans un état d’esprit social-démocrate. Je pense que Pierre et moi avons été indignés ensemble de certaines choses. On a mis nos ressources en commun pour créer des œuvres qui relataient de cette indignation. L’ATSA est vraiment née d’une émotion bien humaine devant l’injustice.
Vous avez fait plusieurs interventions depuis 1997. Laquelle vous rend particulièrement fiers?
Annie : On a un gros « bébé » qui est l’État d’urgence, un événement qui revient chaque année. La première fois qu’on l’a fait, c’était à l’occasion du 50e anniversaire de la Déclaration des droits de l’homme, d’où l’idée d’un camp de réfugiés. Ce qu’on voulait, c’était de construire un tel camp, avec des tentes comme ceux que l’on voit souvent à la télé, mais au cœur d’une ville riche. Le geste devenait politique dans la mesure où le camp était contextualisé dans un espace de superconsommation et d’inertie. Ce projet est aussi important pour nous parce que c’est un rendez-vous, un engagement. Cela prend de la persévérance pour organiser ce camp annuellement et je pense que c’est à force d’organiser ce rendez-vous avec les gens de la rue que ceux-ci vont finir par venir, s’y intéresser et se sensibiliser aux inégalités sociales que l’on essaie d’exprimer.
Comment pensez-vous que le public reçoit vos interventions?
Pierre : Une des choses qui me donne le goût de continuer, c’est que je sens que l’on fait des projets qui ont plusieurs impacts. Dans notre camp de réfugiés, on aide les gens dans la rue, on fait réfléchir la population et on fait plaisir à des gens qui travaillent dans le monde communautaire. Mais par-dessus tout, on donne le goût de à des personnes « latentes » de faire quelque chose. En voyant les projets malades mentaux que l’on met sur pied, ç’a leur donne le culot, eux aussi, de passer à l’acte.
Annie : J’ai l’impression que notre caractère humoristique, inusité et spectaculaire fait en sorte que les gens s’intéressent à nous. Cela dit, cette notion de spectacle toujours présente dans nos projets vient souvent donner un souffle nouveau au discours engagé que plusieurs autres organismes peuvent tenir d’une manière un peu plus classique.
Le mot « terroriste » dans votre nom n’est-il pas un couteau à double tranchant?
Pierre : Quand on a travaillé avec des pompiers tout de suite après le 11 septembre 2001, il y a eu un petit malaise lorsqu’ils ont découvert qu’on s’appelait « L’action terroriste socialement acceptable ». Mais en général, quand il y a une ouverture d’esprit, ce n’est pas long avant que les gens comprennent. Bizarrement, ici, on voit souvent les gens bloquer sur le mot « terroriste », tandis qu’en Europe les gens vont davantage prendre le groupe de mots au complet avant de poser un jugement.
Annie : Il est clair qu’on a extrait de ce mot-là uniquement ses dimensions spectaculaires afin d’attirer les médias. Nous faisons de l’art de dénonciation, un art pauvre qui, comme le terrorisme, est la conséquence d’une pauvreté extrême. Avoir choisi ce mot-là est une aberration en soi. Nous disons aux gens : « Ne pensez pas que ce mot ne vous appartient pas, car nous sommes tous de petits terroristes lorsqu’on achète des jouets qui ont été fabriqués par des enfants au Myanmar. Nous sommes tous de petits terroristes lorsqu’on fait rouler le moteur de sa voiture pour rien ou lorsqu’on achète un gros véhicule polluant. »
Pierre : On est tous des terroristes. Par les gestes que l’on pose quotidiennement et qui créent des injustices ailleurs dans le monde, on permet la naissance d’autres actes terroristes…
Êtes-vous optimistes en l’avenir?
Annie : Disons qu’heureusement qu’il y a l’art et que l’on s’amuse là-dedans, parce que sinon, on serait déprimé à l’année!
Pierre : Quand on a fondé l’ATSA, on voulait d’abord changer le monde par l’individu. Il y a plusieurs personnes qui attendent beaucoup des gouvernements. Nous, on pense au contraire que c’est la pression sociale qui changera les choses. On l’a vu avec la centrale thermique Le Suroît. Je crois que les choses seront de plus en plus ainsi parce que c’est comme cela que la démocratie devrait fonctionner. Plus les gens prendront position (en prenant part aux manifestations ou en s’impliquant dans des mouvements sociaux), plus les changements auront lieu. Évidemment, il faut que ce mouvement qui est amorcé aujourd’hui grandisse encore et encore…
© Steve Proulx, 2005
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