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16/06/2006

Bernard Landry - L’humaniste qui aimait les chiffres

LandryLe 19 juin prochain, l’ancien Premier ministre du Québec, Bernard Landry, prononcera une conférence dans le cadre du Festival Sefarad de Montréal. À propos de la convivialité entre les multiples communautés ethniques, il parlera du «modèle montréalais». Un exemple, selon lui. Aujourd’hui professeur à l’UQÀM, l’homme qui a traversé tous les grands moments de l’histoire du mouvement souverainiste nous parle de culture, d’argent et du vote ethnique...

René Lévesque vous a condamné à l’économie. Pendant longtemps, vous avez été l’image de l’économie au sein du Parti québécois...
Et j’en suis fier! On a pris une économie rudimentaire –on exportait des planches de bois et des lingots d’aluminium- et on en a fait une économie de haute technologie. Cette croissance économique nous a permis de développer le théâtre, le cinéma, d’avoir deux orchestres symphoniques, etc.. La culture québécoise a largement profité de l’économie...

En avril dernier, quand Michel Tremblay a déploré que le projet souverainiste ne soit plus vu que sous l’angle économique, j’imagine que vous vous êtes senti -un peu- visé...
Oui, comme tous ceux qui se sont occupés d’économie dans le Parti québécois, dont Jacques Parizeau. Pour ma part, j’ai à maintes reprises soutenu dans mes discours qu’avant l’économie passaient des valeurs immatérielles comme la solidarité sociale, le rayonnement international, la culture. Quand le Québec a 14 % de chômage et qu’on le fait passer à 8 %, ce n’est pas d’abord une question économique. Ce sont avant tout des millions de personnes qui accèdent à la dignité du travail et des familles qui vivent mieux. Alors, tracer une ligne entre l’économie et la vie nationale, à mon avis c’est une erreur.

Pour vous, la culture passe donc devant l’économie?
La culture est une valeur supérieure. L’économie est au service de cette valeur. Est-ce que, dans un pays sous-développé, on pourrait penser faire vivre des troupes de théâtre, des orchestres symphoniques et des compagnies d’opéra? Non. L’économie est un support à des activités humaines plus nobles. C’est ma thèse de base: le matériel au service des valeurs spirituelles. Comment séparer l’humanisme du développement économique?

Actuellement, trouvez-vous que l’économie prend trop de place dans le projet nationaliste?
Pas du tout. Qu’on ait pu reprocher au Parti québécois et au Bloc de défendre le déséquilibre fiscal, par exemple, cela m’apparaît être une erreur d’analyse. Quand on perd 50 millions $ par mois, qu’il y a des malades qui attendent sur des listes d’attente, des universités qui n’ont pas les services de recherche qu’il leur faut, des professeurs qui ne gagnent pas les salaires qu’ils devraient gagner... Il faut être cave pour laisser passer ça!

Sans revenir sur la déclaration malheureuse de Jacques Parizeau au Référendum de 1995 («l’argent et le vote ethnique»), admettez-vous que l’adhésion des communautés ethniques au projet souverainiste est un défi de taille...
Oui. Mais c’est un défi dont on s’acquitte assez bien. Le grand facteur de changement a été la Loi 101. Avant cela, pour toutes sortes de raisons historiques, ou par choix, les immigrants fréquentaient l’école anglaise. Aujourd’hui, les enfants de la Loi 101, d’après toutes nos études, votent comme les enfants du Québec. C’est-à-dire: les uns pour la souveraineté, les autres contre... Avec tout de même, chez les jeunes, une majorité en faveur de la souveraineté.

Cette année, le thème du Festival Sefarad est la Convivencia (convivialité) interculturelle au XXIe siècle. Comment voyez-vous le modèle québécois en matière de «convivialité interculturelle»?
D’abord, il faut faire une différence entre «interculturel» et «multiculturel». Le Québec n’est pas «multiculturel». Le Québec est multiethnique, avec prédominance d’un fond traditionnel français. Avec le temps, il s’est enrichi de différentes communautés ethniques. Ce qui fait que l’aventure québécoise n’est plus une aventure ethnique, mais une aventure culturelle commune, avec une langue officielle et une culture enrichie des apports de plusieurs autres cultures. Ainsi, les séfarades du Québec [juifs principalement originaires des pays d’Afrique du Nord] sont des Québécois qui vivent avec nous. Et la culture québécoise s’est enrichie de certains de leurs traits de personnalité. Le Québec est une société conviviale, bien plus que l’Ontario ou les États-Unis, par exemple. Au Québec, on a eu de ces accommodements qui favorisent cette convivialité.

Parlons de ces accommodements. Que l’on pense au kirpan, au port de la burqa, aux tribunaux islamiques, quelles sont les limites de ces «accommodements»?
Lorsqu’on parle d’accommodements raisonnables, cela ne veut pas dire que la société québécoise doit absorber le tronc culturel importé par les immigrants. On fait des «accommodements»! Le principal est que nous vivons dans le même pays, avec une langue commune et une culture commune. Tout le débat qu’il y a actuellement à propos des Québécois d’origine musulmane dénote bien que les accommodements raisonnables ne sont rien d’autre que des accommodements... Sur nos principes et sur nos valeurs sociétales, nous n’avons aucun accommodement à faire.

On jase. Le kirpan, étiez-vous d’accord pour qu’il entre à l’école?
Les juges de la Cour suprême du Canada ont tranché en faveur du kirpan à l’école. Et curieusement, la Cour d’appel du Québec avait pris la décision contraire. Cela montre bien qu’il y a une différence culturelle, sur ce point là, entre le Québec et le Canada. Personnellement, j’étais plutôt d’accord avec la Cour d’appel du Québec. La Cour interdit le kirpan à la Cour, mais ne l’interdit pas à l’école, qui est un lieu hautement plus symbolique!

On a beau plaider pour une «culture commune», mais on a l’impression que les tensions entre les différentes communautés ethniques sont un enjeu dont on n’a pas fini d’entendre parler...
D’abord, changer de pays est une aventure complexe. Et même si le Québec reste une terre très accueillante, l’intégration demeure difficile pour les nouveaux arrivants. Souvent, ce n’est qu’à la seconde génération qu’elle se réalise à peu près parfaitement. Les tensions sont normales. Même les Américains commencent à avoir des problèmes. Tous les débats qu’il y a présentement au Congrès pour protéger l’anglais, qui est la langue la plus puissante au monde -pour ne pas dire impérialiste- en sont la preuve. S’il est pertinent de protéger l’anglais aux États-Unis, imaginez l’importance que revêt la protection du français au Québec! Les tensions normales doivent cependant nous pousser à la vigilance. La vigilance pour préserver cette harmonie, mais aussi pour poursuivre inlassablement l’avance de la langue commune et de la culture commune...

Festival Sefarad de Montréal 2006
, du 11 juin au 6 juillet.

Texte original paru dans l'hebdomadaire Voir, 15 juin 2006.

Commentaires

Le kirpan ne saurait faire bien bien mal à quiconque.
Il en est de même du voile.
Lequel a même des «avantages» d'un point de vue laïc...
L'important, c'est que nos valeurs communes d'égalité ne soient jamais oubliées.

UN QUÉBEC « CATHOLAÏQUE »
SOUVERAINEMENT (IN)DÉPENDANT
Le Québec n'est pas comme les autres et n'a pas à l'être. On y est souverainement (in)dépendant. Et l'on y est religieusement laïque. «Catholaïque». C'est là tout le génie de cette nation. Qui favorise l'interculture participante comme mode privilégié de relations interpersonnelles et institutionnelles. Ce qui permet à tous de contribuer à une édification commune, se renouvelant et s'enrichissant constamment, de la société. Terre de tolérance et de liberté inédites. Québec modèle, non Québec mollesse. Sachant discerner l'essentiel (e.g. fumée de cigarette nocive) de l'accessoire (prière ou croix inoffensives). Fierté d'intégration. À poursuivre. Car si le religieux a si bien pu contribuer à préparer ou structurer une telle laïcité inclusive, pourquoi voudrait-on anéantir ou affaiblir en soi ou entre soi ce qui a si bien servi, ce qui nous a grandement faits - être et naître, connaître et devenir?

Grand parleur, p'tit faiseur? Chien qui aboie ne mord point? Pas d'inquiétude: les Québécois ne sont pas racistes. Comme l'illustre fort bien le sondage... À la question 3 (Sondage du Journal de Montréal), c'en est criant. Les se disant «faiblement racistes» n'en sont pas de vrais. Un Québécois sur six seulement se dit plus que faiblement raciste ; et, pareillement, un Québécois sur six seulement trouve des «races» plus douées que d'autres. La voilà LA bonne mesure du [vrai] racisme. Pour le reste, les Québécois s'avéreraient meilleurs à se dire racistes qu'à l'être... On s'ennuie du confessionnal (où il était possible d'inventer des péchés pour y bien paraître...). Prier n'est pas péché.
Autre preuve incontestable montrant que les Québécois ne sont pas racistes, c'est qu'ils sont, justement, les plus accommodants de la Terre (vis-à-vis l'Autre). Emmenez-en, on est capable d'en prendre! Et qu'est-ce qui empêche d'en «prendre» un petit peu plus encore? Pourquoi en effet ne pas apprendre aussi la religion des «autres» si l'on apprend leurs langues? Leur religion leur est pour la plupart d'entre eux tout aussi centrale et incontournable. Apprendre pour comprendre ; connaître pour pouvoir mieux reconnaître (apprécier, estimer).
Non, on n'est pas racistes. Juste un peu 'laxistes', laïcistes, ethnicistes et catholaïques. Comme on est souverainement (in)dépendants.
Et puis, là, d'autres se rajoutent à Lucien pour dire qu'on ne serait pas (assez) travaillants. Comme s'il n'y avait que ça dans la vie - le travail! Il n'y a pas que ça. «The best thing about being a woman is the prerogative to have a little fun». Et «Maître Jésus» «mangeait et buvait». Tel Obélix. Alors, Québécois, on ne fait pas que travailler, nous. On mange et boit aussi. Et on parle. Beaucoup. Trop. On lit moins ; au lit, plus.

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