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02/06/2006

Ici la plaie

Londres

Albert Londres, illustre journaliste français du début du siècle dernier, a laissé à la profession une maxime que l'on enseigne toujours aux futurs chiens de garde de la démocratie: "Le rôle du journaliste est de porter la plume dans la plaie."

Londres a été correspondant de guerre en Grèce, en Serbie et ailleurs. Il a décrit les balbutiements du bolchevisme en URSS, est allé voir Gandhi en Inde. Mais son fait d'armes le plus notable est d'avoir décrit l'horreur du bagne de Guyane, ces prisons morbides où pourrissaient autrefois les criminels français. Oui, Albert Londres a porté plus souvent qu'à son tour "la plume dans la plaie".

Et il a fait des petits. Aujourd'hui, combien de correspondants à l'étranger suivent les traces d'Albert Londres? Chaque jour, ils portent leur plume, leur micro ou l'oeil de leur caméra dans les plaies béantes qui meurtrissent notre planète, dont la peau se cicatrise bien mal.

S'il y a une belle chose que l'on puisse dire à propos de Radio-Canada, c'est que notre réseau public compte plus de correspondants à l'étranger que n'importe quel autre réseau de la province. Ils sont déployés à Washington, à Paris, à Pékin, à Londres, à Moscou, à Jérusalem. Ce n'est pas le Pérou (il n'y a qu'un seul journaliste pour couvrir tout le continent africain et deux seulement en Amérique latine), mais quand même.

Dimanche, Radio-Canada rend hommage à ces Albert Londres du troisième millénaire dans une émission spéciale. Bravo, car leur boulot et nécessaire. Malgré tout, un trucme chicote toujours: la plume dans la plaie.

Vendredi dernier, j'ai finalement vu Un dimanche à Kigali, le film tiré du roman de Gil Courtemanche. L'histoire d'amour entre cette Gentille et ce journaliste québécois est bouleversante. Mais il y a plus. Pendant que tout est sur le point d'exploser au Rwanda, on voit un Bernard Valcourt tentant de convaincre les médias canadiens que la chose mérite plus qu'un entrefilet en page B6. En vain. Il aurait voulu raconter l'impuissance des Casques bleus devant ce qui deviendra, quelques mois plus tard, le génocide le plus rapide de l'Histoire. Huit cent mille personnes seront découpées à coups de machette.

Le hic, c'est que les médias ont attendu que la plaie soit bien sanguinolente pour porter leur plume au Rwanda.

La plume dans la plaie, oui. La plume avant la plaie, est-ce illusoire? Les médias, ce quatrième pouvoir, ne servent-ils trop souvent qu'à constater l'ampleur des dégâts? N'en doutez pas une seconde: aujourd'hui, dans certains coins du monde, des peuples jonglent avec des épées de Damoclès. Dans l'indifférence générale. On attend qu'ils se coupent. On attend la plaie.

Ici vos correspondants, à Radio-Canada, le dimanche 4 juin, 20 h (aussi à 13 h sur RDI et à 10 h sur la Première Chaîne dans le cadre de Dimanche magazine) Voir aussi le site: www.radio-canada.ca/correspondants

Texte original publié dans l'hebdomadaire Voir, 1er juin 2006
© Steve Proulx - 2006

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