Un tuyau payant
Par
où commencer? Je pourrais vous parler d'un millier de trucs. La
disparition des séries lourdes, les geignements des chaînes
généralistes aux audiences du CRTC, le verdict décevant pour
Télé-Québec au tribunal des cotes d'écoute, le caca de Guy Fournier,
l'avenir des quotidiens d'arbres morts, le tsunami des blogues... Je pourrais vous parler de tout ça, mais ce serait chasser les puces sans voir l'éléphant qui les écrase. Car une chose a sans le moindre doute révolutionné l'univers des médias en 2006. Et cette chose a un nom: YouTube.
Le patron m'a demandé de faire une revue de l'année médiatique.
Et
dire que l'histoire de ce site de diffusion et de partage de fichiers
vidéo a commencé il y a à peine un an! Et dire que ses créateurs, trois
twenty-somethings de San Bruno en Californie, n'avaient au
départ d'autre ambition que d'offrir un outil simple pour échanger des
vidéos de vacances... Sans le vouloir, ils ont créé un monstre. La folie YouTube a démarré en décembre 2005, avec le clip Lazy Sunday, un sketch de Saturday Night Live parodiant une chanson rap. Des millions d'internautes l'ont téléchargé. Du coup, YouTube devenait la nouvelle coqueluche du Web. Parce que YouTube, le monde a découvert qu'un mélange de Mentos et de Coke Diète produisait une réaction chimique explosive. Parce que YouTube, une sortie de mamelon de Lucie Laurier a sucré les potinages des pauses café du Québec. Parce que YouTube, le mauvais timing de la famille Dion est devenu le blooper de l'année et une vieille entrevue coquine d'Anne-Marie Losique avec Ben Affleck pourrait coûter un Oscar à l'acteur. Parce que YouTube, la tirade raciste de Michael Richards (alias Kramer dans Seinfeld) a probablement mis fin à la carrière du comique. Parce que YouTube, tout le monde a entendu le cri du coeur de Michael J. Fox en faveur de la recherche sur les cellules souches. Parce que YouTube,
des vedettes ont connu leur Vietnam, des inconnus ont connu la gloire,
des anecdotes très locales sont devenues des affaires internationales.
Et la productivité dans certaines entreprises en a subi les
conséquences... YouTube a offert un espace d'expression à
des millions d'internautes dotés d'une caméra Web. On les a vus,
solitaires dans leurs sous-sols, raconter n'importe quoi, chanter,
livrer leurs secrets intimes, échafauder des théories de la
conspiration. Comme l'écrivait Lev Grossman dans le magazine Time, YouTube s'est branché sur "le subconscient visuel isolé, pressurisé et refoulé de l'Amérique". Le
site aux 100 millions de vidéos attirait 23,5 millions de visiteurs
uniques en octobre. C'est alors que Google mettait le grappin dessus en
allongeant la rondelette somme de 1,65 milliard de dollars. Aujourd'hui, YouTube
est l'équivalent Internet des cinq principaux réseaux de télévision
américains réunis. D'ailleurs, aucun réseau ne peut plus désormais
considérer le monstre comme un gizmo de second ordre. Alors, what's next?,
comme diraient les Français. Bien entendu, puisque le site diffuse
nombre de clips soumis au droit d'auteur, ce dossier est au coeur de
l'avenir de YouTube. Ainsi, les grands réseaux et les
producteurs de contenus pourraient facilement demander au site de
retirer de sa base de données des milliers de vidéos. Le nouveau
proprio, Google, souhaite cependant multiplier les ententes avec ces
derniers, qui fourniraient du contenu en échange de redevances. Pendant ce temps, des dizaines d'autres sites tentent de surfer sur la vague YouTube. Ici, TonTuyau.com se veut une version locale du géant. Son slogan: "Si c'est pas Québécois, on le veut pas." Un autre portail vidéo, Revver, promet des sous aux vidéastes amateurs (un partage des revenus publicitaires). L'ex-star de YouTube, lonelygirl15, y a d'ailleurs déménagé ses pénates récemment. L'avenir nous dira qui sortira vainqueur de cette course à la vidéo en ligne. Une chose est sûre, YouTube nous a offert cette année un fort bel aperçu de ce à quoi pourrait ressembler la télé de demain... Le meilleur et le pire. YouTube www.youtube.com TonTuyau www.tontuyau.com Revver www.revver.com
-Texte original paru dans l'hebdomadaire Voir, 14 décembre 2006
© Steve Proulx - 2006

Commentaires