Dormir avec le coeur qui palpite
On est à l'épicerie. Dans la file. On attend pour payer
sa commande. Ils sont tous là. Et ils nous fixent avec leurs visages
bien maquillés et leurs révélations exclusives. Feuillets de rêves
préfabriqués.
Ce sont nos hebdos de supermarchés.
Ils se nomment 7 Jours, La Semaine, Dernière Heure, Le Lundi. Et un petit nouveau vient de se joindre à cette belle famille: Samedi Magazine.
L'éditeur de Samedi Magazine est le même que celui de La Semaine. Son nom: Claude J. Charron. Monsieur "Bonne semaine" pour les intimes.
Le Québec avait-il besoin d'un autre magazine de vedettes? Il semble que oui. Pourquoi ces publications sont-elles si populaires? Grande question...
En 1978, le journaliste Mario Fontaine tentait de cerner le phénomène de la presse artistique au Québec. Son essai, Tout sur les p'tits journaux z'artistiques - ou comment dormir avec le coeur qui palpite, a encore du bon aujourd'hui.
D'entrée de jeu, Fontaine listait les ingrédients secrets de notre presse d'évasion (c'est le nom qu'il lui a donné). Ceux-ci n'ont pas changé.
D'abord, nos journaux pop, contrairement à leurs homologues français, américains ou britanniques, ne carburent pas aux scandales et ne versent jamais dans les photos scabreuses de stars. Par exemple, il ne viendrait à l'idée d'aucun magazine d'ici de publier des photos volées de Véronique Cloutier en monokini. Meuh non... Nos paparazzis locaux sont de doux petits minous.
Nos magazines artistiques sont aussi clairement consensuels. Que des entrevues gentilles avec des vedettes gentilles, dont les tranches de vie se veulent inspirantes. Tenez, cette semaine dans Samedi Magazine, Josée Boudreault nous parle de son histoire d'amour avec son chum Chosebine...
Cette presse d'évasion est par ailleurs on ne peut plus chauviniste. La plupart des titres ne s'intéressent qu'aux artistes québécois. Et encore, par "artiste", on entend celui ou celle qui passe à la télé. Tant pis pour les autres.
Voici en gros les ingrédients de nos hebdos de supermarchés, lesquels s'envolent par millions, chaque semaine, depuis des décennies. Depuis la publication de l'ouvrage de Mario Fontaine il y a 30 ans, la recette des hebdos n'a été que superficiellement améliorée.
Prenez le petit dernier, Samedi Magazine. On ne révolutionne pas le genre ici. Dans le premier numéro, hormis quelques dossiers plus costauds sur Haïti et les enfants des grands dictateurs, le reste est en tout point conforme à la tradition.
Dans son bouquin sur les "p'tits journaux z'artistiques", Mario Fontaine soutenait que cette presse d'évasion retardait "la prise de conscience idéologique de toute une partie de la population".
En l'endormant avec du contenu hypocalorique, ces magazines offraient à la nation des "rêves compensatoires". "Un peuple dominé a sans doute plus besoin qu'un autre de fuir les réalités déplaisantes héritées de son passé", écrivait Fontaine.
Or, toujours en 1978, le journaliste anticipait la fin de la presse d'évasion.
À l'époque, le Parti Québécois venait d'être élu pour la première fois. Et René Lévesque lançait le Québec sur la voie d'un premier référendum sur la souveraineté. Frénésie.
En cette période d'effervescence, Fontaine voyait à travers la génération montante de baby-boomers les bâtisseurs d'une société nouvelle. Ces jeunes adultes avaient des idéaux. Du coup, ils n'avaient plus besoin de s'abreuver aux magazines pour combler leurs besoins de rêves. "Les idoles de carton que proposent les hebdos ne les émeuvent plus", écrivait-il. "Ces journaux bénéficient encore d'une quinzaine d'années de grâce avant de disparaître les uns après les autres, faute de lecteurs en quête d'onirisme."
Deux référendums plus tard, la presse pop nous nargue encore au supermarché.
Mario Fontaine s'est trompé pas à peu près.
Pire, les baby-boomers comptent aujourd'hui parmi les plus gourmands dévoreurs des 7 Jours de ce monde...
Trente ans plus tard, la population a toujours autant besoin d'évasion. Faudra-t-il un nouveau grand projet de société pour que s'éteigne la presse d'évasion? On peut toujours rêver...
D'ici là: "Bonne semaine!"
-Texte original paru dans Voir, 15 février 2007
© Steve Proulx, 2007

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